Volume 9, numéro 4 — Avril 2009

Culture

L'herbe de la sagesse

En Jamaïque au XXe siècle, la société n'est pas seulement dominée par la religion. Les effluves de chanvre vont bientôt s'insinuer dans la culture populaire…

Les Anglais ont importé en Jamaïque la ganja du Sud de l'Inde. Ils cultivent le chanvre indien pour en faire des cordages. Ils imitent les Indiens qui s'installent dans l'île avec eux et fument les têtes de cette herbe psychotrope. Les Africains de Jamaïque consomment aussi très vite la ganja, un terme qui désigne là-bas la plante seule.

Cette herbe était consommée par certains esclaves dans leurs rituels. La propriété la plus frappante de cette cannabinacée aux multiples usages est sans doute sa puissante capacité à décupler le plaisir d'écoute de toute bonne musique, à transporter l'auditeur vers une extase particulière. Ce précieux plaisir est évidemment lié au développement du reggae, comme du jazz et du blues, très importants dans les cultures afro-américaines, selon Bruno Blum.

Pas surprenant que la dépendance au cannabis soit aujourd'hui très répandue en Jamaïque, où les plus défavorisés trouvent invariablement une évasion de leur pénible condition dans la ganja. La magie de la fumette mène le plus souvent à grossir les rangs des contestataires en puissance, menaçant l'autorité coloniale qui réprime dans le sang les insurrections qui se multiplient aux XIXe et XXe siècles. La culture et la possession de ganja seront finalement interdites et punies de peines de plus en plus lourdes.

Sous un prétexte moral insidieux, la consommation de chanvre devient une excellente justification pour emprisonner ou rosser des contestataires ou des artistes. De nombreux musiciens de reggae seront incarcérés et maltraités dans les années 1960 et 1970 pour possession de chanvre. Mentionnons, pour en nommer quelques-uns, Bunny Wailer, Peter Tosh et Toots Hibbert, qui a toujours clamé ne pas avoir commis le crime qu'on lui a reproché pour justifier sa détention, une expérience qui lui a d'ailleurs inspiré l'excellente chanson «5446, That's my number».

Peter Tosh (1976) recommande de légaliser la marijuana dans la pièce «Legalize It»; il propose même d'en faire la promotion! Il sera battu presque à mort, en 1978, deux ans après la parution de ce manifeste pro-légalisation.

La communauté marginale de maraîchers qui, dans les années 1930, concrétise la doctrine rastafarienne fondamentale autour de Leonard Howell est végétarienne (Genèse I, 29). Elle considère aussi le chanvre qu'elle fume et cultive comme l'arbre sacré (Apocalypse II, 22) censé pousser sur la tombe du sage roi Salomon. C'est pourquoi, dans le dogme rasta, le chanvre est appelé «l'herbe de la sagesse».

Le calice dans lequel on boit le vin de messe devient une pipe dans laquelle on fume la ganja pour atteindre le bien-être des hauteurs par la méditation dans une sorte de sacrement.

Les Chrétiens de Jamaïque considèrent qu'Howell et ses compagnons blasphèment. Pour eux, cette communauté agricole, qui cultive et fume du chanvre, n'est qu'une secte d'illuminés et de défoncés!

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