Volume 6, numéro 10 — Octobre 2006
L'Histoire du Reggae
Tempo de la Jamaïque
Nous avons vu à travers notre série de textes sur l'histoire de la musique jamaïcaine plusieurs styles, dont le ska, le rock steady, le dub, le roots rock reggae et le lovers' rock.
À partir de 1975 cependant, le terme générique reggae désigne l'ensemble confondu des styles de musique jamaïcaine. En français, par exemple, le mot ska est absent des dictionnaires de langue, bien que ce style soit aussi vieux que le rock-and-roll.
Ce n'est pas tout, car on sait qu'en musique, ce qui distingue un style d'un autre, c'est la rythmique. En effet, tous les styles de musiques latines que l'on désigne souvent sous l'appellation générique salsa ont en réalité pour nom: bossa nova, mambo, meringue, rumba, salsa (la musique cubaine), samba, etc. De la même façon, le terme générique reggae a éclipsé plusieurs rythmes, dont le one drop et le rub-a-dub.
Skinhead Reggae
En 1965, le ska et le rock steady sont rebaptisés blue beat, du nom du principal label qui distribue en Angleterre des artistes comme Prince Buster, Desmond Dekker et The Maytals.
À l'Est de Londres, la partie la moins sophistiquée du mouvement mod dérive et donne naissance aux skinheads, des nationalistes à têtes rasés. Lorsque le «early reggae», un genre de musique dont le rythme est beaucoup plus rapide que le rock steady, émerge, on y accole rapidement l'étiquette «skinhead reggae», car ce sont principalement les skinheads et les rudies, des Noirs originaires de la Jamaïque, qui permettent d'abord aux artistes reggae de se hisser au palmarès des ventes en Angleterre.
Les skinheads cohabitent avec les Jamaïcains avec lesquels ils partagent la nationalité britannique, un goût pour la culture de rue et le recours à la violence. Bien que les mods et les skinheads soient reconnus et craints pour leur brutalité, tout comme les rudies, d'ailleurs, la sous-culture skinhead n'avait pas encore été infiltrée par l'idéologie raciste à cette époque.
Les skinheads étaient tout simplement des jeunes de la classe ouvrière qui, en 1969, ne se reconnaissaient pas dans la culture hippie florissante, qu'ils répugnaient et méprisaient. Ils s'identifient davantage à la volonté d'émancipation des opprimés qui avaient quitté le ghetto de Kingston pour aboutir dans les rues de Londres. Une frange radicale du mouvement skinhead a plus tard dégénéré pour donner naissance aux skinheads nazis, dont la principale motivation est de promouvoir la suprématie raciale à coup de batte.
One Drop
Mais revenons en Jamaïque, où, cette année-là, le trio vocal The Abyssinians introduit déjà un nouveau rythme, le one drop. Comme son nom l'indique, ce rythme est particularisé par un (seul) temps fort, durant lequel le batteur frappe à l'unisson sa caisse claire et sa double cymbale.
L'un des artistes y ayant le plus souvent recours est Bob Marley, dont l'une des chansons a justement pour titre «One Drop». Le succès international de Bob Marley fut tellement fulgurant que tous les projecteurs se sont braqué sur lui, si bien qu'il a fini, bien malgré lui, à faire de l'ombre à tant de collègues pourtant méritoires, sacrifiés sur l'autel du commerce. En 1975, son statut d'icône de la musique reggae fait en sorte que le one drop est devenu synonyme de reggae dans l'esprit du public à l'extérieur des Antilles.
Rub-a-dub
Dix ans après la création du style one drop apparaît le rub-a-dub, en 1979. Comme son nom l'indique, ce genre de musique jamaïcaine est dérivé du dub. En fait, le style reprend la recette éprouvée du remixage créatif sur un tempo très rythmé qui sert de trame sonore à une poésie engagée. En quelque sorte, c'est une fusion musicale entre le dub, le travail des disc jockeys et le style vocal toaster. Le rub-a-dub, ancêtre du rap, précède aussi le son plus numérique du raggamuffin.
On désigne parfois le rub-a-dub «instrumental» et le raggamuffin numérique indifféremment sous l'appellation dancehall reggae. Les principaux artistes qui ont popularisé le rub-a-dub (et quelquefois plus tard le ragga) sont Lone Ranger, Yellowman, Ranking Joe, U-Brown et Dillinger.
Nu Roots
Depuis quelques années, le one drop a repris ses droits en Jamaïque aux dépens du dancehall. Rebaptisé nu roots, le style est entré dans le panthéon de la musique jamaïcaine moderne grâce entre autres à l'album Spice In Your Life de Richie Spice.
Le one drop a évité la dérive du dancehall, qui s'est mis à glorifier la violence, l'homophobie et l'attitude ostentatoire de la nouvelle génération de rudies sous-éduquée. Le one drop évolue plutôt dans un climat constructif, véhicule des valeurs de fraternité et d'amour. En ce sens, les thèmes d'unité, de condamnation de la violence, d'éloge du chanvre, de dénonciation de la corruption, le rapproche davantage du roots rock reggae, à la différence que le nu roots n'est plus scrupuleusement identifié au mouvement rastafari.
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